Tamiko, la ferme volonté de continuer

Après le séisme et la catastrophe de la centrale nucléaire de Fukushima, interview

MAGLAB, magazine laboratoire


REDIFFUSION Tamiko vit à Caen depuis 7 ans. Elle prépare un doctorat d'Histoire à l'Université de Caen. Sa thèse porte sur l'Abbaye aux Hommes. Elle enseigne le japonais au sein de l'association Archipels, elle est également interprète et traductrice. Elle est originaire du sud-ouest du Japon. Comment, depuis Caen, vit-elle la tragédie qui a touché son pays, sa famille, ses amis ? Témoignage d'une étudiante en France et du responsable de l'Association "Fukuro no kai" de Fukushima. Première publication 04/04/2011



Reportage, captation et réalisation Jean-Christophe Buchot © lespectateur.fr
Interview vidéo de Tamiko, doctorante en Histoire et professeur de Japonais, réalisée à Caen le 30 mars 2011

LES MEDIAS FRANCAIS ET JAPONAIS ?
Les journaux français critiquent l'opacité du gouvernement japonais et mettent en avant le danger des centrales nucléaires, alors que les journaux japonais s'intéressent davantage aux rescapés. La famille de Tamiko, éloignée de la région touchée par le séisme, est saine et sauve, mais il lui est difficile de regarder de telles images... même si leur présence moindre à la télévision française la choque aussi.

LES REACTIONS DES JAPONAIS ?
Le père de Tamiko avec qui elle communique par téléphone est très triste et se sent impuissant. Mais déjà, au Japon, on envisage avec courage de reconstruire le pays, comme après la Seconde Guerre mondiale.

QUOI FAIRE ?
Lorsqu'on se trouve ici, en sécurité, rassuré sur le sort de sa famille et de ses amis, il semble difficile de faire quelque chose... La solution, c'est sans doute de continuer, de mener une vie normale, comme ses amis de Tokyo le disent à Tamiko.

ET QUANT AU NUCLEAIRE ?
Pour Tamiko, on ne peut pas continuer ainsi, au Japon comme en France où les centrales sont nombreuses. Il faut changer notre mode de vie - comme la situation de pénurie d'électricité a déjà obligé les habitants de Tokyo à le faire.

COMMENT FAIRE UN DON POUR LE JAPON ?
Tamiko ne peut rester à ne rien faire et participe à des collectes à Caen. Mais elle rappelle qu'on peut aussi faire des dons tout simplement sur internet...

Un site pour faire un don La Croix-Rouge Urgence Humanitaire au Japon.

En Normandie, dans le Calvados, l'ACRO (l'association de contrôle de la radioactivité dans l'ouest) a accueilli début 2012, un représentant d'une ONG Japonaise, M. Kazumasa Aoki. Cet ingénieur à la retraite a été formé aux méthodes de travail du laboratoire d'Hérouville Saint Clair. Il compte ouvrir un laboratoire similaire à l'acro dans la banlieue de Tokyo.
On peut écouter ICI M. Aoki sur France Inter

Kazumasa Aoki publie régulièrement des articles sur le web pour rendre compte de la situation à Fukushima, en voici un, ci-dessous, traduit par Tamiko.

FUKUSHIMA, UN AN après

JAPON. Quelle est la situation des habitants aujourd'hui ? TEMOIGNAGE VENU DE FUKUSHIMA (traduction Tamiko Fujimoto)

« J’ai écrit cet article le 23 juillet 2011. Aujourd’hui, un an après l’accident nucléaire de Fukushima, malheureusement la situation reste presque inchangée. Je souhaite que beaucoup de monde sache la réalité de Fukushima. »
12 mars 2012 Kazumasa Aoki  Fukurô no kai - Association Fukurô contre les centrales vétustes de Fukushima

Le but de l’association était de travailler à l’émergence d’une société exempte de risques de contamination radioactive et de déchets radioactifs dans la zone métropolitaine du Japon. Après la catastrophe de Fukushima, nous continuons l’action pour protéger les enfants de Fukushima.

 

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(Texte original en japonais : http://fukurou.txt-nifty.com/fukurou/2011/07/19in-8758.html )

23 juillet 2011 (n° 123)

Face à l’aggravation  de la contamination radioactive, une négociation avec le gouvernement s’est tenue le 19 juillet 2011 pour la reconnaissance du droit des victimes de la catastrophe à être protégées.

 

 

Aggravation de la contamination radioactive

                  Selon les journaux, le département de Fukushima a compté 20 pour cent en plus de suicides depuis trois mois (avril-juin 2011) en comparaison avec les mêmes mois de l’année précédente. Les départements d’Iwate et de Miyagi, qui ont subi des dommages importants du fait des séismes, en comptent moins en revanche. Un homme âgé de 102 ans s’est ainsi suicidé au village d’Iitaté, tandis qu’une femme de 93 ans a abrégé sa vie en laissant un dernier message « comme les vieux deviendront des personnes gênantes pour tout le monde, je me réfugie au tombeau ». Le supérieur d’un temple bouddhique de la ville de Miharu, à l’ouest de celle de Kôriyama, a enterré six suicidés durant les mois d’avril à juin parmi 800 familles y relevant. Fukushima compte 12,000 élèves qui ont quitté leurs écoles primaires et secondaires jusqu’au mois d’avril et certains journaux présument que plus de mille élèves les quitteront pendant les vacances d’été. Une importante contamination radioactive provoque un exode silencieux à Fukushima. Les autorités gouvernementale et départementale cherchent à l’empêcher. L’antagonisme s’aggrave entre les habitants et les autorités.

 

Une femme de la ville de Fukushima a fait analyser les urines de ses enfants. D’après le résultat, elle a décidé d’envoyer ses deux cadets dans sa famille à Okinawa. Avec sa maison qu’elle a acheté avec son mari il y a sept ans, il lui est impossible d’arrêter son travail. Même si elle ne peut aller voir ses enfants qu’une fois tous les deux mois, la femme est rassurée car ses enfants ont accepté leur changement d’école, ce qu’ils répugnaient à faire avant de connaître le résultat de l’analyse d’urine.

 

Nous avons rencontré un professeur en avril. Il a alors avoué son regret de ne pas pouvoir protéger ses élèves qu’il laissait faire leurs activités dans la cour de son lycée. À l’occasion de la négociation avec le gouvernement le 19 juillet, il a déclaré devant les journalistes. « J’avais parlé du danger de la radioactivité à mes élèves. J’ai ainsi eu l’avertissement de la part du comité de l’instruction de ne pas les effrayer. J’ai donc démissionné. Je vais créer un réseau des refugiés de Fukushima à Hokkaidô ». À l’âge de 48 ans, ce professeur continue lui aussi à payer pour sa maison à Fukushima. Il n’arrive pas à la vendre. Il n’existe personne qui veuille l’acheter.

 

Nous avons rencontré une mère qui a témoigné de sa situation. Elle a dit : « Vous pensez peut-être, comme on sait qu’il est dangereux de jouer à l’extérieur, qu’il est possible de faire jouer ses enfants à l’intérieur de sa maison. Mais pour les enfants, il est absolument nécessaire de cueillir des fleurs, d’attraper des bêtes, de toucher le sol ... il est nécessaire de jouer en plein air. On ne souhaite pas faire vivre ses enfants dans une telle situation. Vous pourriez dire que le risque reste hypothétique. Cependant, il n’y a pas de parents qui veuillent faire jouer leurs enfants à la roulette russe. Nous avons finalement décidé, mon mari et moi, que je quitte, avec nos enfants, la maison en laissant mon mari à Fukushima. Nous devons rembourser notre maison que nous avons achetée avec un prêt. Mon mari dit qu’il va rester à Fukushima pour pouvoir gagner notre vie. Il m’a dit que « même si je meurs, on pourra rembourser nos dettes par l’indemnité de mon assurance ».

 

C’est la réalité de Fukushima. « La négociation avec le gouvernement » qui s’est tenue à Fukushima sous la direction de six associations civiles — Fukushima Network for Saving Children from Radiation, Fukurôno kai (Association Fukurô contre les centrales vétustés de Fukushima), Green Action, Green Peace, FOE Japan, Mihama no kai (Association de Mihama) — le 19 juillet 2011 est la première rencontre qui a été réalisée à Fukushima sur place. Environ 130 habitants y ont participé. Il s’agissait de la deuxième négociation (dont la première s’est tenue le 30 juin à Tokyo) avec le Centre des opérations d'urgence nucléaire. Elle a pour objectif d’obtenir des réponses de la part du gouvernement aux demandes posées lors de la première négociation. La veille au soir, cependant, le gouvernement a annoncé son impossibilité d’envoyer une personne du siège central de Tokyo. Finalement cette deuxième négociation a été réalisée en présence du directeur du Département des urgences nucléaires locales à Fukushima, avec l’aide de Mizuho Fukushima, membre de la Chambre des conseillers.

 

 

« Vous avez la toute liberté de partir, mais la politique de l’État veut que vous restiez puisqu’il n’y a pas de danger à vivre avec une radioactivité de moins de 20 millisieverts »

La reconnaissance du « droit à l’exil » [c’est-à-dire le droit de quitter la région contaminée (même si le taux de contamination n’atteint pas la limite fixée par l’État) avec une aide du gouvernement], était la demande la plus importante présentée lors de la négociation auprès du gouvernement du 19 juillet. Ce droit devait permettre aux habitants de réclamer « l’exil optionnel » [la possibilité optionnelle de quitter la région en obtenant une indemnisation auprès du gouvernement]. La situation grave de Fukushima les a conduit à réclamer ce droit.

 

Au début de la négociation, nous avons présenté une pétition signée par 13,685 personnes (36,287 noms au total cumulés) pour « favoriser l’évacuation des habitants et l’observation du plafond légal de 1 mSv ». Seiichi Nakate, délégué du Fukushima Network for Saving Children from Radiation, a entamé des négociations : « Pour ne pas gâcher cette précieuse occasion, nous souhaitons tout d’abord confirmer une chose. Les habitants de Fukushima ont, comme tous les autres citoyens, le droit de vivre protégés des risques liés à l’irradiation superflue. Nous voudrions voir appliquer ce principe en priorité ».

 

Akira Sato, directeur du Département des urgences nucléaires locales,  lui a répondu : « Nous travaillons à atteindre l’objectif de réduire le taux d’exposition radioactive des habitants autant que possible ». Bien que Seiichi Nakata ait insisté — « Nous n’exigeons pas de baisser immédiatement le plafond pour les habitants de Fukushima au standard national de 1 mSv. Tout ce que je vous demande, c’est de reconnaître qu’ils ont le droit de vivre sous une exposition aussi basse que possible comme tous les autres citoyens » —, la réponse du directeur a seulement été la suivante : « C’est tout ce que je peux vous dire ».

 

Il s’agissait d’une réponse calculée. Les discussions qui suivirent l’ont révélé. À la demande de Seiichi Nakate qui a présenté l’idée de « l’exil optionnel » et le projet concret des « évacuations satellites », Akira Sato a fait le commentaire suivant :

« Vous pouvez partir de la région selon vos propres jugements. Néanmoins, notre principe est de demander aux habitants de rester, sans les forcer, dans les zones dont la sécurité est affirmée par le gouvernement ». C’est bien l’affirmation que le gouvernement ne souhaite pas prendre la responsabilité d’indemniser en cas d’évacuation spontanée de la zone non désignée, bien qu’il admet que les habitants aient la liberté de se réfugier dans un autre endroit. Le gouvernement s’occupe des gens s’ils sont exposés à la radioactivité de plus de 20 mSv, sinon « Patience ! ». Vu cette conclusion, il était naturel que le directeur du Département ait évité une réponse directe sur le « droit » des habitants à partir pour vivre avec moins de risque.

 

 

À la recherche de la reconnaissance du « droit à l’exil »

                  Cette deuxième négociation portait en principe sur trois points. Premièrement, il s’agissait d’examiner la question de l’élargissement de  la zone d’évacuation. Même si l’on accepte le standard de l’irradiation annuelle de 20 mSv fixé par le gouvernement pour désigner la zone d’évacuation, des mesures plus minutieuses nous montrent qu’il existe des endroits qui atteignent ce seuil dans la ville même de Fukushima [qui est située à une cinquantaine de kilomètres de la centrale, ainsi hors de la zone désignée]. De plus, quand on tient compte de l’irradiation interne, cette zone s’élargit davantage. Nous avons réclamé l’extension de la zone d’évacuation en présentant des exemples concrets comme le district de Watari [où on a détecté la contamination locale la plus forte] dans la ville de Fukushima.

 

Le deuxième problème concernait « l’exil optionnel » et l’évacuation satellite. Le standard de 20 mSv par an est insoutenable pour les enfants qui sont plus sensibles à l’exposition à la radioactivité que les adultes (après la catastrophe de Tchernobyl, l’exposition annuelle de plus de 5 mSv a été le standard pour la zone d’évacuation obligatoire ; celle de 1 mSv pour la zone admise d’évacuation). Le « l’exil optionnel » consiste à autoriser les habitants à se réfugier selon leur propre jugement même s’ils vivent dans une zone de moins de 20 mSv, le gouvernement leur assurant une vie de même niveau qu’avant. L’évacuation satellite, évacuation sur la base d’une communauté comme circonscription scolaire, est une proposition pour préserver la communauté des réfugiés et leur identité.

 

Le troisième problème portait sur le contrôle général et le suivi de l’irradiation des enfants. Les conséquences de la haute contamination des cours de récréation ont provoqué dans les opinions publiques japonaises et internationales une critique contre l’application aux enfants du standard de 20 mSv. Face à cette critique, le ministère de l’Éducation, de la Culture, des Sports, de la Recherche et de la Technologie a annoncé un communiqué : « Nous ne pensons pas qu’il suffit de déterminer  20 mSv comme standard [pour l’école], mais cherchons à le réduire jusqu’à 1 mSv ». Mais en réalité, le Ministère cherche à réduire ce taux en réduisant les objets d’analyse de l’irradiation : par exemple, l’analyse a été effectuée uniquement sur l’intérieur des bâtiments scolaires et sur l’irradiation externe (en excluant l’analyse de l’irradiation interne au travers des cantines etc.) et pour cette année scolaire à partir du mois d’avril (en évitant le mois de mars qui a subi une radiation très haute). La négociation en juin a révélé en outre l’absence d’un département gouvernemental qui s’occupe spécifiquement du contrôle de l’irradiation générale des enfants. Il a été ainsi nécessaire d’en réclamer un pour la diminution générale de l’irradiation.

 

Le plus important parmi ces trois points de négociation est le deuxième : « l’exil optionnel » et l’évacuation satellite. Effectivement, il existe de nombreux habitants qui veulent et peuvent quitter la région s’ils peuvent compter sur un soutien économique ou une mesure d’évacuation collective.

 

Tout au long de la négociation, le Département des urgences nucléaires locales cherchait à échapper à sa responsabilité : « C’est le siège central à Tokyo qui prend la décision politique », « Nous ne sommes que des agents locaux » ou « C’est la préfecture de Fukushima qui s’occupe du contrôle ». Alors que nous avons fait remarquer le risque de recourir au nettoyage de la contamination par de l’eau à haute pression qui en fait que déplacer des substances radioactives, le Département a répondu que cette méthode a été choisie d’après des études réalisées par les ministères concernés. « Le contrôle des cantines scolaires ne relève pas de nous mais relève du siège central de Tokyo » ou « C’est la préfecture qui se charge du contrôle de l’irradiation chez les enfants », etc., etc.

 

Malgré ces subterfuges, il nous a été donné la seule réponse claire suivante : il s’agissait de la question de « l’exil optionnel » comme nous l’avons vu.

« Vous avez toute liberté de partir volontairement, bien que le gouvernement ne vous indemnisera pas. Il n’y a pas de danger à vivre dans une zone de moins de 20 mSv ».  Des protestations s’élevant dans la salle, le directeur Akira Sato n’a pas rectifié ces paroles. Nous pensons qu’il ne s’agit pas de son opinion personnelle mais de la conclusion générale du gouvernement.

 

Les demandes pressantes des habitants ont mis en relief l’irresponsabilité du Département de l’urgence nucléaire locale. La négociation s’est terminée par des éclats de voix de colère des participants. Le directeur a quitté la salle à petits pas pressés en délaissant la pétition qui lui avait été remise au début de la négociation et les urines qui devaient faire l’objet d’une analyse destinée à mesurer l’irradiation interne. Bien que la pétition lui ait été ultérieurement adressée, il a refusé à nouveau les échantillons d’urine. Nous avons donc demandé leur analyse par Yuji Yamada de l’équipe médicale (détaché du siège central à Tokyo au Département des urgences nucléaires locales).

 

La réalité qui s’aggrave de jour en jour nous a amené à nous confronter au gouvernement et à la préfecture avec une forte acuité sur le problème de « l’exil optionnel ». Il est nécessaire désormais de se battre tous ensemble autant que possible à la réduction de l’irradiation chez les enfants. Nous pensons qu’il est absolument indispensable de mieux, et encore davantage, faire connaitre la réalité de Fukushima.

 

Kazumasa Aoki (Association Fukurô de Fukushima)

 

Texte traduit en français par Tamiko Fujimoto et corrigé par Hélène Lemercier et David Boilley
 


COMPLEMENT D'iNFO

Vous trouverez ici une vidéo où l'on peut voir M. Aoki dans un journal diffusé par une web TV japonaise le 12 décembre 2011.

ANALYSES
Mesure de la radioactivité au Japon : Communiqué de presse ACRO du 15 décembre 2011   
Voir aussi :


PRESENTATION VIDEO